L’appel du Ramadan



Ramadan est un mois de réflexion, au deux sens du terme « réflexion » : le jeûneur dont la pratique est pour l’âme la cause d’un bénéfice tangible, lorsqu’il réfléchit, une fois au calme, c’est invariablement la Lumière des cieux et de la terre. Aussi ai-je en mémoire cette exégèse du verset de la Lumière selon laquelle l’expression « lumière sur lumière » (nûr ‘ala nûr) vaudrait allusion au fait que le rayonnement du Prophète (s) suffisait à rendre intelligible la substance du message qu’il s’apprêtait à transmettre au monde.(1)

Le Prophète (s), autrement dit, n’avait guère besoin de parler pour être entendu ; son cœur fut et demeure le miroir reflétant le soleil de la signification divine, éclatant d’une sérénité solennelle. Fidèle à sa prime nature (fitra), se justifiant d’un état de confiance absolue, l’intériorité se donne ainsi à concevoir comme une surface de réflexion des célestes certitudes, et il nous appartient de suivre notre Modèle sublime au plus près de son voyage dans la Présence divine, afin d’en pouvoir communiquer l’évidence, à notre retour, au monde qui nous entoure.

Répondre à l’appel du Ramadan, c’est donc accepter l’invitation au voyage ; la contemplation du Réel est sans nul doute un exercice spirituel difficile. Il s’agit de suivre, à la faveur d’un mouvement subtil de l’âme, la trajectoire de l’étoile prophétique : en son point culminant s’actualise la wilaya, en vertu d’une « annihilation » (fana), et en son achèvement le pratiquant retourne à la création gratifié de l’état de « subsistance » (baqa) et d’amitié parfaite avec le Bien-aimé, et, partant, toute l’humanité. Une des finalités du Ramadan serait ainsi d’établir à l’égard de la nature et du genre humain des rapports de coopération et de convivialité, basés sur les notions de respect mutuel, de bienveillance et de pardon.

Se réconcilier avec soi-même, Dieu, et nos semblables ; n’est-ce pas en effet ce à quoi nous invite ce mois de jeûne ? Ce jeûne du Moi béni par la Nuit du Pouvoir (laylatu al-qadr), au terme de laquelle Dieu fera descendre Ses Anges pour faciliter notre élévation vers Lui. L’occasion nous est donnée de préparer cet évènement – dont le Coran nous indique qu’il est spirituellement plus bénéfique que mille mois d’adoration – en nous réconciliant avec la légèreté de l’être, en nous délestant des attaches inutiles, du poids des angoisses, des rancunes et des doutes : le jeûne des prochains jours devra nous faire perdre ce poids, pour nous faciliter l’élévation.

Elévation contemplative trouvant son archétype dans l’élévation (effective) du Prophète (s) de l’Islam : Al-isra wa-l-mi’raj, et conduisant le croyant vers la liberté, l’ultime étape sur le chemin de la paix intérieure :

Le Prophète béni entame son assomption à travers les sept cieux jusqu’à ce que, ainsi que l’écrit Avicenne dans son Récit Visionnaire, « l’Ange le prenne par la main » et lui fasse traverser tant de voiles de lumières que l’univers s’offrant à lui en spectacle n’avait rien de commun avec tout ce qu’il avait pu voir jusqu’alors. Dieu appelle : « Rapproche-toi encore… », et il atteint une série infinie de voiles de lumière le conduisant dans la Présence – la « sakina » elle-même – dont la racine dénote l’idée de « quiétude », de « résidence » et de « stabilité ».

Pour Avicenne, c’est l’esprit qui est la force motrice de ce voyage à travers les voiles ; c’est le buraq, la bête de course miraculeuse. La lumière du Ramadan nourrit et fortifie notre esprit ; et, à l’instar du Prophète (s) passant à l’intérieur du Temple de Jérusalem, nous choisissons de boire, le soir venu, le lait, ouvrant une porte – symbolisant le renoncement – qui conduit notre âme vers les régions célestes en un domaine hors de l’espace, en un instant hors du temps.(2)

L’assomption dans la Présence divine s’opère à la faveur d’un effort opiniâtre de détachement à l’égard des contingences ; et le mois de Ramadan est l’occasion idéale pour entreprendre cet effort. Ne pas alimenter notre corps pendant la journée nous libère du temps pour alimenter notre esprit. Or le temps et l’esprit sont les deux choses les plus précieuses que Dieu nous a octroyées pour cheminer vers Lui. L’Islam invite le croyant à opérer en lui-même la conjonction du temporel et du spirituel, et à devenir, ainsi, le fils du temps (ibn al waqt).

Dieu scrute en permanence jusqu’aux moindre replis de notre esprit afin d’en juger les produits. Le temps est ce qu’Il nous confie pour préparer l’Instant. Et l’instant présent au cours duquel Dieu nous juge participe donc de l’instant du temps hors du temps au cours duquel Il nous jugera : le Jour du Jugement. S’en remettant au jugement de Dieu en permanence, le pratiquant règle son esprit à l’Heure des Comptes. Ainsi, retrouve-t-on dès lors, dans la pratique de l’Islam, quelque trace du continuum théologico-politique.

La disjonction opérée par la modernité entre spirituel et temporel au seul bénéfice d’un investissement dans les affaires temporelles eut essentiellement pour effet, en même temps que de privatiser la croyance religieuse, d’enfermer la vie de l’esprit dans une impasse.

Lorsque les croyants se tournent vers leurs semblables pour témoigner de leur foi, les mots manquent souvent, ne viennent pas … Le « discours capitaliste » (pour emprunter un terme cher à Lacan) en la structurant, mutile l’âme humaine. La raison en est que ce discours, en instrumentalisant l’univers symbolique des hommes, a désintégré le vocabulaire traditionnel exprimant les vérités de la foi et des croyances métaphysiques.

L’arraisonnement du monde à la technique évoqué par Heidegger eut ainsi pour conséquence de dévaluer – et de disqualifier – le langage que les hommes utilisent depuis la nuit des temps pour exprimer le for intérieur ému par la reconnaissance des signes de la divinité. Comme le souligne Abdel Hakim Murad, quand bien même nous le pourrions, quand bien même nous trouverions encore les mots et l’inspiration, exprimer ce que nous ressentons pour Dieu en notre cœur est devenu chose trop embarrasse : « La culture a atteint un tel degré de décadence, observe notre cheikh, que tenir des propos obscènes est, dans la société policée du monde moderne, plus acceptable que d’en référer au sacré. »

Michel Foucault nous apprendra en outre que l’instrumentalisation des systèmes symboliques par la logique du sécularisme structure de part en part « l’ordre du discours » : « Dans une société comme la nôtre, remarquait ainsi l’auteur de « surveiller et punir », on connaît, bien sûr, les procédures d’exclusion. La plus familière, la plus évidente aussi, c’est l’interdit. On sait bien qu’on n’a pas le droit de tout dire, qu’on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circonstance, que n’importe qui, enfin, ne peut pas parler de n’importe quoi. Tabou de l’objet, rituel de la circonstance, droit privilégié ou exclusif du sujet qui parle : on a là le jeu de trois types d’interdits » (3)

On admettra sans peine que de nos jours, dans notre société, Dieu est le sujet tabou. La mention du Créateur a le plus souvent valeur d’outrage ou d’incongruité dans nos conversations publiques. En excluant le discours religieux de la sphère publique, le monde moderne est sur le point d’effacer les dernières traces du chemin de la Présence divine.

Et les hommes, du même coup, se retrouvant dans l’incapacité relative de se représenter symboliquement la Présence, échouent généralement à concevoir que la vie dont ils jouissent est un cadeau du Créateur. La gratitude est en berne. Et en lieu et place du contentement et de la liberté, fruits naturels de la gratitude, ce que les hommes récoltent, le plus souvent, c’est l’amertume du ressentiment et du mécontentement.

La modernité, en sapant les fondements symboliques de la gratitude, a bel et bien logé la vie de l’esprit dans une impasse. Car seul le chemin de la gratitude est en mesure de conduire l’esprit dans la sakina.

Chemin de la gratitude (shukr) dont Ibn Ajiba nous affirme qu’il accompagne l’homme vers la « plus sublime des stations », mais qu’il demeure aussi, par ailleurs, on ne manquera pas d’en tenir compte « le chemin droit sur lequel le Diable s’assoit » (4)

Les signes de la reconnaissance divine ne peuvent être perçus que dans un état contemplatif, le cœur détaché des contingences, en voyage ou ascension (nocturne car intime, discrète, intérieure) ; si le cœur reste trop attaché au monde, il ne trouve pas assez de champ ou de recul – il n’en est pas suffisamment détaché pour interpréter les phénomènes qui l’environnent comme des signes que Dieu lui adresse directement afin de Se manifester, S’indiquer à lui, et se réduit dès lors à n’être plus, du monde, sensible qu’aux seuls signes de la reconnaissance humaine, pour se perdre in fine dans une spirale de vanité et de quête de prestige…

Certains s’appuient sur Dieu pour s’élever vers les plus hautes sphères de la vérité, et d’autres s’appuient sur leurs semblables – en les écrasant – pour s’élever (et se perdre) dans les plus hautes sphères de l’illusion.

Si nous voulons résister à l’oppression de l’économie matérialiste, nous devons retrouver le chemin de l’entraide, de la convivialité et de l’harmonie sociale, en nous efforçant de nous dégager, dans un premier temps, de l’impasse du mécontentement : les hommes insatisfaits ne peuvent faire du monde, de la vie et du voisin, l’objet d’une évaluation positive.

Le Ramadan favorise la restauration de la prime nature en rétablissant la communication avec l’Absolu, en remettant nos cœurs à l’étude de la langue des signes présents dans la manifestation. S’ouvre ainsi à nous en ce mois un accès vers l’imaginaire paradisiaque – la fraternité éternelle ; une ouverture de l’esprit sous le signe de la bienveillance et de la pure compassion envers autrui.

On rapporte que Moïse (s) fit une fois, dans le monde des âmes, la rencontre de Satan. Sitôt qu’il eût reconnu ce dernier, il fit tourner son bâton dans les airs et se rua vers lui dans l’intention de lui infliger une correction. Satan lui dit alors : Ô Moïse, sache que je ne crains nullement ton bâton, la seule que je redoute dans l’homme, c’est une certaine disposition dont il jouit parfois lorsque son cœur est immergé dans le souvenir de Dieu. Et quelle est donc cette disposition ? lui demanda Moïse. « Celle en vertu de laquelle il devient finalement capable d’abandonner l’envie et le ressentiment…(6)

Aussi, pour échapper au ressentiment, à la conjecture et à l’impasse, pouvons-nous, à la suite de notre Modèle (s), accomplir – après l’iftar – le voyage nocturne ; se réalisant pour nous sous la forme d’un voyage intérieur au terme duquel, à l’instar de notre Modèle (s), nous serons amenés à découvrir le Signe majeur du moment présent indiquant un lieu hors de l’espace et hors du temps : la Présence divine au firmament.

Sans doute est-ce en ce sens, aussi, que nous devons « suivre » le Prophète (s) aujourd’hui : en vue de délivrer notre rapport au temps présent de l’emprise du contingent, de la haine, des rancœurs et du ressentiment.

A l’instar du Prophète (s), notre monture miraculeuse est le buraq ; l’éclair d’amour qui foudroie notre ego pour nous ouvrir une voie vers l’Absolu…

Notes :

1)Je cite de mémoire cette exégèse évoquée dans une très belle conférence du Sheikh Abdallah ben Baya disponible en ligne sur www.radiccalmiddleway.com).

2)Cf. Tim Winter. « The chador of God on earth » Dominican council, 2004.

3)Michel Foucault. « L’ordre du discours ». Gallimard, 2010.

4)« Puisque Tu m’as égaré, je m’assoirai pour eux sur Ta voie droite, puis je les assaillirai devant eux, derrière eux, sur leur droite et sur leur gauche et Tu n’en trouveras pas beaucoup de reconnaissants… » (Ahmed Ibn Ajiba. Al-bahrû al-madîd fi tafsîr al-qur’an al-majîd. Dar al-Kotob al-Ilmiyah, III, 2005)

5)(7 :16-17)

6)Ahmed Ibn Ajiba. Al-bahrû al-madîd fi tafsîr al-qur’an al-majîd. Dar al-Kotob al-Ilmiyah, III, 2005


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